Thierry Gaillard[1]

Principe de Nirvâna, transfert et pulsion de mort. (La version définitive de ce texte est parue dans le Bloc-Notes de la Psychanalyse no.18, "Guerre et pusion de mort", Georg Editeur, Chêne-Bourg/Genève-Paris). )

 

"Un jour, j’ai rêvé que j’étais un papillon, voletant ça et là. Je jouissais de ma liberté de papillon, sans savoir que j’étais Tchouang. Soudain, je me réveille et m’étonnai d’être à nouveau moi-même. Mais comment puis-je savoir si j’étais un homme rêvant qu’il était un papillon ou si je suis un papillon rêvant qu’il est un homme ?"   Tchouang-tseu, sage taoïste

 

Nous abordons dans cette étude les dynamiques transférentielles, transgénérationnelles, et leurs rapports à l’au-delà du principe de plaisir. Elles offrent une alternative à la logique positiviste qui conditionne un discours explicatif avec le recours à la notion de "pulsion de mort".   

Croyance et positivisme.

Dans l’œuvre de Freud, bien des conceptions qui furent révolutionnaires en son temps n’en demeurent pas moins teintées de positivisme,  philosophie "par défaut" de l’idéal pré ou pseudo-scientifique[2]. Lorsque Freud réduit, avec Eros et Thanatos, le fonctionnement psychique à des lois naturelles de genèse et de dégénérescence, ne cède-t-il pas au discours explicatif fondé sur le fonctionnement biologique, lui, le soigneur d’âmes[3] ?

Cela étant, même réductrice, cette théorisation de Freud constitue une première verbalisation, provisoire, d’un phénomène complexe. Tel le petit garçon qui dit vouloir se marier avec sa mère alors que, paradoxalement, il s’exerce à une parole qui marque le début de son émancipation[4]. C’est là une parole qui réclame de n’être pas prise à la lettre sous peine de réduire l’épanouissement du désir du sujet à l’énoncé d’une parole qui est d’abord un acte d’expression, toujours en construction. Dans notre esprit il en va de même pour toute théorisation. On sait que la symbolisation s’inspire de ce qui "est", d’une certaine actualité, et la phénoménologie[5] rend compte de cette dynamique. Mais le discours apparent n’est pas nécessairement le fidèle reflet de ce qui "est",  en particulier des choses inconscientes. Il en est le médium, et non la chose elle-même. On ne peut réduire le désir d’un sujet à ce qu’il dit et faire l’impasse sur cette autre scène, inconsciente et toujours en action.

Nier ce paradoxe inhérent à la parole, c’est dénigrer une partie vivante du psychisme. Ce serait vouloir réduire tous les énoncés à une  correspondance, mot à mot, à un code unique, voire universel, d’interprétation. Ce serait vouloir arrêter un énoncé, une fois pour toute, et attribuer une nature dogmatique au langage.

Nous ne sommes pas, tel le dieu Ptha (de la mythologie égyptienne), des démiurges engendrant le monde par la seule force de la parole. Pourquoi faudrait-il présupposer l’isomorphie entre les contenus symboliques du langage et les choses du monde ? S’agit-il vraiment de donner une substance à la parole, à en faire une matière, oubliant ainsi que le mot n’est pas la chose qu’il désigne; le mot "faim" n’est pas la faim, le mot "amour" n’est pas l’amour.

En réduisant la parole à une "chose absolue", on entrave le travail du sujet qui cherche, au travers de ses expressions multiples, à découvrir et rendre viable le désir qui l’anime et le caractérise comme individu. Sont pathologiques diverses formes du discours positiviste qui, sous prétexte d’objectivité, tentent d’imposer une vision du monde, qu’elle soit scientifique, économique, militariste, réaliste, etc. Le sujet n'est pas reconnu dans son aptitude à introjecter lui-même des valeurs morales, sociales et spirituelles, c’est-à-dire comme un sujet générateur de ses propres lois, un philosophe en puissance - ce qu’une démocratie, soit dit en passant, devrait générer pour s’assurer un avenir. Imposer une vision du monde c’est véhiculer une représentation dans laquelle l’autre est implicitement assujetti. Il devrait céder une part de ses désirs au profit d'une autorité tierce. Le sujet n’est pas ici admis comme ayant droit à l’autodétermination de son désir, mais comme un subalterne qui doit, a priori, soumettre son désir supposé incompatible avec des normes établies.

Mais justement, la parole n’est pas une matière; ainsi la philosophie positiviste ne saurait-elle justifier que son application aux phénomènes physiques s’étende aux réalités psychiques. Cette confusion rend inintelligible la différence entre comprendre et expliquer. Cette dernière fonction, omnipotente dans les sciences positivistes (médicales et psychologisantes), élimine d’emblée la possibilité d’une dialectique ouverte sur la subjectivité.

Le sens d’un énoncé, même s’appuyant sur une réalité qu’il invoque, se rapporte à une existence, à une libido qui cherche une occasion de transfert.

Nous nous intéressons non au réel de la mort, mais au phénomène du mourir, dont l’équivalent sur le plan psychologique consiste à abandonner l’idée d’une éternité pour une conscience du provisoire des représentations et des croyances. Elles sont provisoires car en réalité, elles sont toujours régénérées jusqu'à l’irruption du nouveau, révélateur des compulsions du psychisme. Nous pouvons abandonner une recherche illusoire de "Vérités" pour mieux entendre la parole et lui laisser sa vitalité et son devenir.

C’est là d’ailleurs un souci permanent dans la pratique analytique : ne pas réduire l’échange à un dialogue de bienséance, respectueuse des sous-entendus, limitée au rationnel et à l’asexualisation de la parole. Au demeurant, jouir de son intelligence, c’est lire entre les lignes. Le refus de l’analyste d’entrer dans une discussion convenue ouvre de nouvelles perspectives d’échange. Reik décrit la particularité analytique:  "Le patient pénètre dans la situation analytique, unique dans notre civilisation, en sortant du silence. Il a gardé le silence sur certaines de ses expériences, de ses émotions et de ses pensées - même s’il s’est montré très bavard et ma foi, le plus volubile possible. Il a peut-être beaucoup parlé de lui-même et de ses expériences, mais il n’a pas parlé de ce côté de lui-même qui affleure dans la situation analytique. Dans le Pacifique, près de l’île de Vancouver, se trouve un curieux endroit nommé la "Zone du silence". Nombreux sont les navires qui se sont écrasés sur ces rochers, là-bas, et reposent au fond de la mer. Aucune sirène n’est assez puissante pour avertir les capitaines. Aucun bruit extérieur ne peut pénétrer cette zone de silence qui s’étend sur plusieurs miles. Dans ce secteur, les bruits du monde extérieur ne parviennent plus au navire. On peut comparer ce que nous appelons le matériau refoulé à cette "zone de silence". La psychanalyse fait la première percée dans ce domaine. Lorsque le patient parle de lui-même, les premiers sons distants, à peine perceptibles, parviennent dans la zone de silence."

"Au cours de cette première phase de psychanalyse, il peut se produire des pauses plus longues ; à quelques exceptions près, ce sont des signes de résistance superficielle déterminée par le fait que le patient doit se réajuster à une situation étrange et inaccoutumée. Les résistances initiales sont néanmoins comparables au tonnerre lointain qui annonce qu’il fait orage quelque part."[6]

L’analyse chemine au travers de ce qui s’énonce. Lorsque l’adulte (ou l’analyste) prend le désir de l’enfant (ou de l’analysant) comme égal à ce qu’il en dit, il risque fort de pervertir le plaisir à symboliser dans le rapport social[7]. L’écart entre l’énoncé et sa référence inconsciente peut paraître paradoxal. Mais cette impression s’estompe lorsque l’on comprend que, plus fondamentalement, ce sont les dynamiques transférentielles qui mènent le bal – nous y reviendrons. L’enfant qui ne cesse de buter sur un adulte incapable de jouir avec lui des multiples effets de sens de la parole se trouve confronté au non-vivant dans le psychisme de l’adulte[8]. Une fois épuisées les tentatives de se faire entendre sur ce plan, l’enfant s’y rallie en général au prix de multiples refoulements, comme celui du complexe d’OEdipe par exemple. Cette adaptation s’observe à travers l’adoption d’un stéréotype d’adulte, en développant une Persona ou tout autre "étant"[9], tel qu’un rôle social, une fonction professionnelle, familiale, etc.

Ce que nous supposons que Freud tente de comprendre avec la notion de pulsion de mort mérite de ne pas être prise à la lettre, si tant est qu’elle décrive objectivement un fait de nature. La théorie psychanalytique, au même titre que l’expression enfantine, évolue[10]. Croire qu’une notion comme la pulsion de mort puisse satisfaire notre intelligence, c’est oublier qu’il ne s’agit là que d’une représentation métapsychologique destinée à être remplacée par une meilleure compréhension, et toutes les compulsions dogmatiques n’y changeront rien. Une telle économie dans l’acte de symbolisation risque de nous faire perdre la richesse paradoxale du phénomène des compulsions[11]. Chercher à présenter la nature de façon positiviste, en recourant à l’existence d’une pulsion de mort, c’est remettre à plus tard une compréhension.

Pour argumenter contre cette logique positiviste, nous voulons relever le fait que malgré la disparition matérielle, une personne, ou, plus précisément sa représentation continue d’exister pour autrui. S’il est possible de constater objectivement la disparition matérielle, ses conséquences psychiques relèvent d’une subjectivité dont on ne saurait nier l’importance. Impossible pour le psychisme de réduire la mort humaine à la disparition physique. Le critère d'objectivité du positivisme ne saurait appréhender cette réalité. L’introduction à l’étude psychanalytique et phénoménologique de l’être humain passe par ces questionnements : les morts sont-ils morts ? Les vivants sont-ils vivants ?

Emprise du temps sur la matière versus intemporel de l’inconscient.

Freud a fait de la figure du père mort l’essence du totem, sorte de vestige idéalisé, préfigurant l’incorporation ad aeternum, du surmoi, entité fantomatique pleine des frustrations de l’enfance. L’oubli du meurtre du père, acte fondateur de culture chez Freud,  peut se comprendre comme l’instauration, par incorporation, du fantôme du père en soi, c’est-à-dire le surmoi, son représentant. Dans ce cas, la disparition physique n’équivaut pas à rien puisqu’elle est à l’origine d’une restructuration du psychisme[12].

Il est une faille dans l’édifice théorique de Freud qui nous semble constituer un filon pour notre propos. Il s’agit de sa référence au terme de Nirvâna pour rendre compte d’une destinée particulière du désir. Laplanche et Pontalis notent que :"Le terme "Nirvâna", répandu en Occident par Schopenhauer, est tiré de la religion bouddhique où il désigne l’"extinction" du désir humain, l’anéantissement de l’individualité qui se fond dans l’âme collective, un état de quiétude et de bonheur parfait"[13]. Nous tenterons de montrer qu’avant de parler d’une extinction de désir, il conviendrait d’en examiner sa nature première, sociale. En effet, l’individualisation du désir est secondaire au regard des aspirations compulsives à entretenir des relations "inaugurales": amoureuses, spirituelles, fraternelles, normales, sado-masochistes, oedipiennes, etc. L’extension de ces désirs relationnels, vers leurs individualisations peut s’avérer tantôt complémentaires, tantôt incompatibles. Ces relations, "allant de soi", accaparent une part du désir, volontairement ou pas, tout en exprimant l’efficience de liens transgénérationnels non analysés et récurants.

Freud voit dans le  Nirvâna une absence d’excitation: "On sait que nous avons reconnu dans la tendance à la réduction, à la constance, à la suppression de la tension d’excitation interne, la tendance dominante de la vie psychique et peut-être de la vie nerveuse en général (principe de Nirvâna, selon une expression de Barbara Low) comme l’exprime le principe de plaisir ; nous trouvons là l’un de nos plus puissants motifs à croire en l’existence de la pulsion de mort."[14]

Ce raisonnement réduit les phénomènes étudiés à cause d’une méthode positiviste inadéquate. Introduisant le point de vue économique, Freud dit ne s’inspirer d’aucun système philosophique, mais d’une observation de son quotidien[15], observation qu’il effectue à travers le prisme du positivisme, faisant l’impasse sur cette philosophie, parce que prétendument objective, et, partant a-philosophique. Mais l’idée même d’objectivité désigne l’idéal d’une pensée, d’une philosophie particulière. L’économie qui consiste à considérer que le positivisme se définit implicitement par sa qualité d’être objectif, sans réaliser que c’est justement un parti pris philosophique, se paye finalement par de nouveaux conflits d’explications, tous plus objectifs les uns que les autres.... Explicitement Freud se réfère au physiologiste Fechner lorsqu’il fait correspondre le déplaisir à une augmentation d’excitation et au plaisir une diminution d’excitation[16].

Nous devons reconsidérer le principe de Nirvâna évoqué par Freud et tenter de l’épurer des raccourcis de l’approche positiviste. L’utilisation qu’il en fait suppose que l’on peut isoler un phénomène d’un ensemble, "in vacuum", selon le mythe du laboratoire scientifique. Cela nous semble par trop réducteur dans l’étude de l’âme humaine. On le sait, l’être humain est influencé dès la naissance (et même avant) par ses parents et par un contexte psychologique qui participe inévitablement à son devenir. L’histoire d’OEdipe en est une illustration. Celui-ci hérite, avant de naître, d’une destinée dont on connaît les rebondissements. Il n’aura de cesse, jusqu'à Colone, de s’en émanciper. Depuis les écrits de Freud, et surtout avec les travaux de N. Abraham et M. Torok, l’importance de l’héritage des liens transgénérationnels n’est plus à démontrer.

Ainsi, la vie humaine ne démarre pas selon la formule de la "table rase". Dans notre perspective, le minimum d’excitation (principe de Nirvâna), n’est pas à considérer dans un rapport à un espace endopsychique vierge, mais dans le rapport social interpsychique inscrit dans une continuité familiale et culturelle. Des significations, des compréhensions sont ici nécessaires et non des raisonnements inspirés des lois physiques de la causalité mécanique.

Les logiques positivistes ne sauraient rendre compte des effets déterminants, éminemment subjectifs, du contexte symbolique préexistant à toute naissance. Ainsi, le psychisme humain trouve, avant la naissance et après la mort, des facteurs de conditionnements nécessairement subjectifs, en deçà des possibilités du discours objectif.  

Le principe de Nirvâna s’inscrit dans un contexte symbolique et historique.

Tendre vers un minimum d’excitations n’aboutit pas à une valeur zéro - comme en mathématique. En effet, on ne peut éviter d’exister dans une relation toujours mouvante, à soi, aux autres ou au monde. Le quantum d’excitation est à considérer, outre ce que le sujet expérimente par lui-même, dans ses relations interindividuelles. Référons-nous à une situation présentée par N. Abraham[17], et reprise par A. A. Schützenberger:

"Nicolas Abraham (1978) raconte l’histoire d’un monsieur ignorant tout du passé de son grand-père. Ce patient est géologue amateur. Chaque dimanche, il va chercher des cailloux, les ramasse, et les casse. Comme il est aussi chasseur de papillons, il en attrape et les achève dans un bocal de cyanure. Jusque-là rien de plus banal. Mais cet homme se sent terriblement mal à l’aise et cherche une thérapie. Il en suit plusieurs, dont une psychanalyse - mais sans grand succès. Il ne se sent pas bien dans sa vie à lui. Il s’adresse alors à Nicolas Abraham qui a l’idée de lui faire faire des recherches dans sa famille, en remontant à plusieurs générations: il apprend alors qu’il a un grand-père (le père de sa mère) dont personne ne parle ! C’est un secret. Le thérapeute conseille à son patient d’aller voir la famille de son grand-père ; il découvre alors que ce dernier avait commis des actes inavouables; on le soupçonnait d’avoir dévalisé une banque et fait probablement pire. Il a été envoyé aux "Bataillons d’Afrique" "casser des cailloux"; il a ensuite été exécuté dans une chambre à gaz, ce que son petit fils ignorait. A quoi notre homme passe-t-il ses week-ends ? Il va, géologue amateur, casser des cailloux, et chasseur de gros papillons, il les attrape et les achève dans une bocal de cyanure. La boucle symbolique est bouclée et il exprime le secret (de l’objet de sa mère), secret qu’il ne connaît pas."[18]

Ici, le sujet met en scène un complexe appartenant à sa mère. Ce faisant, il assume la nécessité transférentielle non symbolisée par sa mère. En effet, dans cet exemple, la mère revit au travers de son fils quelque chose qui relève du rapport à son propre père. Elle le revit à défaut de n’avoir pu ou su intégrer psychologiquement cette relation. Nous proposons la notion de "nécessité transférentielle" pour définir ce phénomène. En assumant le complexe maternel, le sujet soulage sa mère ce qui réduit d’autant la perturbation qu’il éprouve à son contact. Ce soulagement, cette régression des symptômes, Freud l’a compris en prenant conscience de l’effet d’un transfert d’une patiente, Dora, devenue célèbre pour cette raison[19]. En effet, le transfert offre à une personne souffrant d’un complexe intrapsychique une issue extérieure, une objectivation, par le recours à une dynamique inter-psychique[20]. Le partenaire, le fils dans notre exemple, s’offre comme solution à la nécessité transférentielle de sa mère. Nous pouvons supposer qu’un désir inconscient, caché derrière le secret, de maintenir vivant un lien affectif à son père empêche la mère d’élaborer elle-même cette relation. Le fils abréagit, par procuration, un complexe dont l’origine se situe chez la mère - même si cette dernière l’aura peut-être elle-même hérité de la génération précédente[21]. Ainsi la mère éprouve un soulagement lorsqu’elle parvient à objectiver sur autrui son rapport au père, c’est-à-dire lorsque le fils correspond à cette objectivation en incarnant des représentations maternelles de son grand-père, telles ses activités de géologue et d’exterminateur de papillons. Qui peut prétendre n’avoir jamais abréagi ce type de complexe, inconsciemment et à défaut d’une autre attitude possible, confondant par la suite son désir avec celui, inconscient, de l’autre ?

Selon le contexte, cette solution peut s’avérer la plus économique. Lorsqu’un sujet exprime le complexe non assumé par un autre, nous disons qu’il y a été contraint du fait de l’existence du "principe de Nirvâna". En effet, une telle option sert à abaisser la quantité d’excitation devenue intolérable dans la relation à la mère, répondant ainsi au principe de réduction de l’excitation par l’objectivation d’un complexe intrapsychique. Mais dans ce type de relation il n’y a pas de place pour l’individualisation du désir. Celui-ci reste l’otage d’une relation qu’il s’agit de restaurer dans l’espoir de pouvoir s’en émanciper dans un deuxième temps.

Notre différence d’analyse avec Freud apparaît clairement. Certes a-t-il repéré ce phénomène au-delà du principe de plaisir, mais son explication invoque l’existence d’une force naturelle, Thanatos, sans en spécifier le sens et la nature. "Cet éternel retour du même ne nous étonne guère lorsqu’il s’agit d’un comportement actif et intéressé et que nous découvrons dans sa nature un trait de caractère immuable qui peut se manifester dans la répétition des mêmes expériences. Nous sommes bien plus fortement impressionnés par les cas où la personne semble vivre passivement quelque chose sur quoi elle n’a aucune part d’influence; et pourtant elle ne fait que revivre toujours la répétitions du même destin. Qu’on pense par exemple à l’histoire de cette femme dont les trois maris successifs tombèrent malade peu de temps après qu’elle les eût épousés et qu’elle dut soigner jusqu'à leur mort. La description poétique la plus surprenante d’une telle destinée nous est donnée par Le Tasse, dans son épopée romantique La Jérusalem délivrée. Le héros Tancrède tue, sans le savoir, sa bien-aimée, Clorinde, dans un combat où elle a revêtu l’armure d’un chevalier ennemi. Après les funérailles, il pénètre dans l’inquiétante forêt enchantée qui frappe d’effroi l’armée des Croisés. Il fend un grand arbre avec son épée, de la blessure de l’arbre jaillit du sang, et la voix de Clorinde, dont l’âme était exilée dans l’arbre, se plaint à lui de l’avoir à nouveau blessée. De telles répétitions, tirées du transfert et du destin des hommes, nous encouragent à admettre qu’il existe effectivement dans la vie psychique une compulsion de répétition qui se place au-dessus du principe de plaisir."[22]

Le couple qu’évoque Freud rencontre un complexe inconscient qui décline sur un thème récurrent une histoire en mal d’analyse. Pour nous, il ne s’agit pas là d’un argument en faveur de l’existence de Thanatos, mais plutôt de l’expression d’un "style Nirvâna", reproduisant une relation toujours vivante dans le psychisme inconscient des protagonistes.

Dès lors, il nous semble que la réalité sous-jacente au principe de Nirvâna ne peut plus servir d’argument à Freud en faveur de l’existence d’une pulsion de mort. Le "style Nirvâna" peut se comprendre dans la mesure où il tente de dénoncer, par la répétition, l’insupportable de ce qui conditionna l’injection d’un complexe extérieur. Faut-il y voir l’effet d’une pulsion de mort, ou doit-on considérer que l’origine du style Nirvâna manifeste un complexe transmis selon le principe de Nirvâna? Si l’on appréhende la situation dans sa globalité, interindividuelle et non pas intrapsychique, réduire la quantité d’excitation signifie tout autant exprimer en acte (ou en paroles) un complexe en mal d’expression chez l’autre. Cette abréaction déléguée réduit l’excitation inhérente à la relation avec une personne souffrant d’une nécessité transférentielle. Déterminer ce qui correspond au minimum d’excitation pour un sujet dépend donc aussi de l’environnement dans lequel il évolue.

Ce principe, responsable d’une forme de transfert d’un complexe non assumé par une personne vers une autre ne se limite pas, comme dans notre exemple, au rapport filial. Il est à l’œuvre aussi bien dans les rapports fraternels, communautaires, sociaux et interculturels. En effet, une famille, une société peuvent souffrir de nécessité transférentielle. La notion de nécessité transférentielle n’est donc qu’une autre façon d’analyser quantités de phénomènes déjà connus. Par exemple les cas d’expulsion de deuil analysés par P. Racamier[23], de production d’un "bouc émissaire"[24], de “fous”[25], de parias et de martyrs, etc.[26]

Cependant, il serait trop simple d’assimiler ce que l’on entend par "style nirvana", à la seule incarnation des déficits de nécessités transférentielles. En effet, le style Nirvâna s’entend aussi comme très actif, parfois encensé, parfois mis au piloris, mais nécessairement compulsif. Son origine reste non consciente, mais c’est justement en ce qu’il répond au principe de Nirvana qu’un travail de perlaboration dans une relation transférentielle devient possible.

Afin d’analyser ce type de complexe, notre perspective se centre sur les liens interindividuels, ainsi que sur un approfondissement du transfert. En regard des phénomènes transgénérationnels, nous partageons d’idée de S. Tisseron "qu’une telle approche ne relève pas, encore une fois, d’une théorie des instances psychiques, mais d’une théorie du lien social "[27]. C’est à ce niveau que l’on peut saisir en quoi un sujet y participe, même involontairement.

Vers une analyse du "Style Nirvâna".

Le style Nirvâna, s’il véhicule assurément un lien transgénérationnel, peut néanmoins produire des symptômes adaptés et valorisés par une société. Ce style correspond à certaines descriptions des vies spirituelles (et artistiques) qui ne s’intéressent  pas tant aux souffrances individuelles qu’au génie et au caractère extraordinaire d’une production. Ce style n’est pas sans rappeler l’art du wu-wei dans la philosophie Taoïste[28].

Plus près de nous, Heidegger, dans son souci de faire primer la question de l’être, rappelle des pratiques philosophiques similaires. "Heidegger se bat ici comme un beau diable pour que l’homme renonce tout simplement à lui-même ; pour que le moi renonce à croire aux petites sécurités de ses propres limites ; pour que le "je" renonce à croire à ce que "lui" il fait ; à ce que "lui" il pense ; pour que l’être humain renonce à l’idée appauvrie qu’il se fait de lui-même ou que son inconscient socio-historique le pousse à faire de lui-même. En demandant au moi de larguer les amarres, celui-ci croit qu’il va tout perdre, puisque finalement il ne croit qu’en lui, qu’à la mesure de l’image individualisée et relative que son inconscient socio-historique lui donne de lui-même. Or le moi doit réapprendre qu’en se perdant il se trouvera, non dans la claire évidence d’une "nature supérieure", mais dans l’obscure puissance qui fait signe dans l’Idée de Monde, Panréalité qui le désire avant que lui-même n’ait l’idée de la désirer, de se mettre en quête d’elle. Se tenant dans la provenance qui le maintient, l’être humain devient le veilleur de l’Être, "Da", simplement et tranquillement".[29]

Quoi que l’on puisse penser de ces disciplines philosophiques[30], elles se doublent de récits mythologiques, de productions littéraires et, bien entendu, des succès thérapeutiques pour nous suggérer que l’atrophie du sujet (ses symptômes) ne devrait pas être expliquée par le recours à une pulsion de mort. Là encore, nous relevons une spéculation réductrice et  positiviste qui cède à la tentation de vouloir expliquer métaphysiquement les dynamiques du psychisme.

On comprend dès lors que même les idées acquises réclament une lecture nouvelle. Quand Arthur Rimbaud dit : "Je est un autre", on comprend les limites de la célèbre formule freudienne : "là où "ça" est,  "je" doit advenir". Maria Torok a insisté sur ce point : "Rappelons à ce propos une fois de plus, et cela en laissant de côté la personne de Freud, les méfaits d’un préjugé psychanalytique particulièrement tenace, ayant survécu même à l’observation clinique plus haut mentionnée et faite par Freud en 1913. Je veux parler du préjugé du "je". Il consiste, quand on vous dit "je" à entendre la première personne du singulier. Or, dans la phobie, en particulier, comment définir l’identité de ce "je" qui prétend avoir peur ? A l’âge où surviennent de tels symptômes, la première fois, peut-on prétendre que "je" désigne vraiment le sujet de l’état civil ? "J’ai peur de... " ne se traduirait-il pas plutôt par : "Il y a peur de... ", ce qui a l’avantage de déplacer l’accent de la "peur" proprement dite sur son expression verbale et mimée."[31]  On s’en doute, l’accession au "je" n’est pas garante d’un logos, tout comme une disparition matérielle ne signifie pas l’inexistence pour le psychisme de cet objet.

Afin de comprendre la nature compulsive des phénomènes se situant au-delà du principe de plaisir, échappant à l’intentionnalité du sujet, nous préférons, une fois l’explication par la pulsion de mort analysée, nous tourner vers l’analyse de liens transgénérationnels spécifiques à notre culture patriarcale.

L’absence d’intentionnalité ne signifie pas non plus une absence de désir. Il s’agit, bien entendu, de réduire la quantité d’excitation, selon le principe de Nirvâna, mais en laissant agir l’autre en soi dans le but de maintenir et d’améliorer la relation à l’autre, et, par généralisation, à tous les autres. L’intentionnalité se situe à un autre niveau, relationnel celui-là ("mitsein"). Elle vise à soulager une relation, à compenser un besoin transférentiel non assimilable par un autre, par un groupe, une société, une culture.

En contrepartie, le style Nirvâna sera toujours demandeur d’un autre, capable d’assumer le complexe incorporé selon le principe de Nirvâna afin de retrouver une intégrité légitime. Dès lors il n’aura de cesse d’amener l’autre dans les conditions similaires au phénomène d’expulsion du complexe pour tenter de s’en défaire. Le recours à un style Nirvâna est une solution qui, d’une certaine manière, soulage (abréagit) une relation, laquelle peut perdurer, sur un mode compulsif, marquant le destin d’un sujet.

L’analyse du "style Nirvâna" implique que l’on ne pense pas la relation selon le modèle positiviste. La relation s’entend plutôt comme une coïncidence où chacun éprouve un lien qui cette fois réclame du thérapeute un travail sur lui-même et non pas le recours à une objectivation, tel qu’un diagnostic. Lorsque Freud s’interroge sur son propre vécu avant d’attribuer un complexe inconscient à son patient, il offre une alternative transférentielle aux relations qui ont présidé au développement dudit complexe. Toutefois, les capacités d’introjection de l’analyste sont tributaires de conditionnements culturels. En effet, la culture patriarcale véhicule une nécessité transférentielle, elle-même source d’objectivations qui limitent l’analyse du style Nirvâna. La notion de pulsion de mort objective l’une de ces limites.

La nécessité transférentielle dans la culture patriarcale.

Au carrefour entre le culturel et le généalogique, le cas particulier, oedipien, d’un autre en soi mérite également réflexion. Freud l’a dit, le surmoi qui trouve à se loger dans le psychisme de l’enfant par introjection ou par incorporation, provient plus du surmoi du parent que du parent lui-même. En miroir la figure du grand père se profile et avec elle les liens psychogénéalogiques se conjuguent selon une grammaire culturelle, patriarcale.

Lorsque l’on cherche à couper prématurément le rapport à la mère, par exemple en invoquant la métaphore du lien incestueux, l’analyste emboîte le pas à la culture patriarcale ambiante, renforçant la solution narcissique. De plus, comme l’a analysé M. Cifali[32], recourir à la castration, c’est néanmoins programmer le retours vers la mère, puisque le besoin d’intégrer symboliquement ce lien relève d’une réalité plus fondamentale, plus naturelle que la réalité culturelle de la castration.

Ici, une nécessité transférentielle est observable: la part du parent, reportée sur l’enfant, faute d’avoir été analysée dans la relation traditionnellement oedipienne à son propre parent. La norme, oedipienne, apparaît simplement comme un conformisme transférentiel. En définitive, l’oedipianisation est également l’expression du style Nirvâna. Là aussi, le désir du sujet est subordonné à une nécessité transférentielle perpétuée de génération en génération. Le travail psychanalytique consiste dans ce cas à permettre l’introjection des valeurs sociales en lieu et place d’un surmoi incorporé. Cette structuration réclame également un approfondissement et laisse entendre toute la portée du phénomène transférentiel dans le psychisme. Selon notre analyse du style Nirvâna, le transfert se révèle être plus fondamental, plus existentiel que culturel, et fonctionnant au-delà du discours domestiqué.

D’une certaine manière, nous pensons que le recours à la notion de pulsion de mort relève d’un contre-transfert, d’une objectivation que la théorie psychanalytique oppose à la culture patriarcale qui lui résiste. L’omission de l’analyse du geste infanticide de Laïos sur Œdipe dans l’analyse freudienne du mythe nous soutien dans cette interprétation.

Conclusion.

Au-delà du principe de plaisir, l’analyse d’une compulsion suppose l’existence d’une signification autrement plus archaïque que celle centrée sur le sujet. En posant la relation à l’autre comme l’élément de base et structurant du psychisme humain, l’interprétation accède aux réalités transgénérationnelles et, par extension, aux sources des différentes cultures. C’est là, à notre avis, le chaînon manquant pour mieux analyser les phénomènes interculturels. Il s’agit d’éviter d’objectiver des éléments transgénérationnels non analysés dans des théories explicatives tous azimuts. Cet approfondissement du transfert maintient vivante la relation à l’autre, admet l’introjection[33] de ce qui n’était qu’intelligible.

Le transfert n’est pas seulement une projection de représentations, il est surtout la mise à l’œuvre de dynamiques particulières, immédiatement agissantes du seul fait de la co-présence (mitsein). L’essentiel ainsi activé nous échappe la plupart du temps. Il suffit, pour prendre la mesure de ce phénomène, de penser à une rencontre avec un étranger, une autre langue, une autre culture pour saisir ce qu’une relation "normale" suppose de transferts implicites. Derrière la dynamique transférentielle se cachent toujours le nouveau et l’inconnu.

L’analyse d’un tel transfert, plus archaïque que celui associé à la névrose, réclame de la part de l’analyste une position particulière qui ne peut plus être celle du scientifique ou celle de l’interprète de l’inconscient. L’autorité qui dirige la thérapeutique du style Nirvâna doit trouver son fondement dans l’en-deçà du particularisme culturel, l’en-deçà de toute métaphysique. Cette position concerne sa propre présence (dasein) à lui-même.

Le transfert dont nous parlons relève de la même erreur fondamentale que tout autre transfert. Il fait vivre un autre temps, inédit dans la situation présente. L’analyste, même s’il entend la nécessité thérapeutique de cette "erreur fondamentale" reste étranger à la relation supposée, et inconnu du sujet. Le transfert est toujours un leurre sur les personnes, sur une vision du monde, et, d’une certaine manière, il pervertit radicalement le rapport au moment présent. Il fait se représenter un temps, qui, bien que révolu, perdure pour le psychisme du sujet accroché à des acquis supposés permanents. Or la cure psychanalytique, de par l’analyse qu’elle rend possible, offre au sujet de retrouver, au-delà du transfert, un rapport à la nouveauté.

Nous pensons qu’au lieu de thématiser cette réalité en recourant à l’idée d’une force, telle la pulsion de mort, la théorie psychanalytique se doit d’y voir un effet non analysé du transfert implicite à sa théorisation. Thanatos nous apparaît comme une substantification, une représentation métaphysique supposée vraie, qui repose néanmoins sur un processus de réactualisation d’un temps autre induit par le transfert. Rappelons ici que Freud plaçait le transfert au cœur du travail psychanalytique. Nul doute que dans sa pratique il avait trouvé une réponse. Par exemple en proposant une écoute "flottante" pour l’analyste : "L'expérience montra rapidement que le médecin analysant se comporte ici de la façon la plus adéquate s'il s'abandonne lui-même, dans un état d’attention uniformément flottante, à sa propre activité mentale inconsciente, évite le plus possible de réfléchir et d'élaborer des attentes conscientes, ne veut, de ce qu'il a entendu, rien fixer en particulier dans sa mémoire et capte de la sorte l'inconscient du patient avec son propre inconscient."[34] Et tant pis pour les explications qui en appellent à Thanatos !

C’est pourquoi nous mettons l’accent sur la nécessité dans laquelle se trouve l’analyste de maintenir vivant son psychisme, libre d’évoquer d’autres temps face à l’effet répétitif du transfert, et particulièrement à la résistance de transfert. La psychanalyse travaille le non-vivant dans le psychisme et la notion de pulsion de mort représente une limite de son analyse du non-vivant chez un sujet. Aussi proposons-nous, pour analyser les compulsions les plus inexplicables, d’y voir un "style Nirvâna" résultant de l’objectivation de nécessités transférentielles que l’analyste, au contraire, introjecte avec ses élaborations personnelles. Pour nous, ces compulsions, même au-delà du principe de plaisir, sont l’expression, en manque d’analyse, d’un désir d’émancipation d’aliénations inconscientes.


[1] http://www.infopsy.ch/gaillard

[2] Exemple du conditionnement médical de la pensée de Freud: "Les insuffisances de notre description s’effaceraient sans doute si nous pouvions déjà mettre en œuvre, à la place des termes psychologiques, les termes physiologiques ou chimiques. Ceux-ci, il est vrai, ne relèvent eux aussi que d’un langage imagé, mais il nous est familier depuis longtemps et peut-être est-il aussi plus simple." Au delà-du principe de plaisir, p. 109-110.

[3] Bettelheim, B (1984) Freud et l’âme humaine, Robet Lafont, Paris.

[4] Abraham, N & Torok, M. (1987) L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, p. 223.

[5]"Dans la mesure où l’analyste cherche à théoriser ses propres vécus de compréhension, tout en s’abstenant de se référer à un ordre physique ou physiologique et en général réique (chosal), il fait déjà de la phénoménologie sans le savoir. [...] Ce qui de plus rapproche Freud de la phénoménologie, c’est son option délibérée de faire venir à lui le sujet individuel à l’état pur, tel qu’il se livre dans une situation également pure, afin de la comprendre dans sa pure subjectivité" N. Abraham, Séminaire de psychanalyse phénoménologique, dans Rythmes, de la philosophie, de la psychanalyse, de la poésie, 1999, Paris, Flammarion, p. 163.

[6] Reik, T. (1926) Au début est le silence in  "Le silence en psychanalyse" sous la direction de J.D. Nazio, Payot.

[7] Prendre les paroles à la lettre, c’est entretenir et renforcer les leurres transférentiels. On condamne ainsi celles et ceux que l’on n’aime pas, le contraire est également valable. Par exemple, nous pouvons méditer sur cette expression paradoxale :"j’aurai ta peau !" Vouloir l’autre, mais sans son intérieur...

[8] Nous pensons aux non-dits, aux secrets, à l’autoritarisme patriarcal, au  "c’est comme ça !", etc.

[9] L’étant, terme distingué par Heidegger en ce qu’il ne saurait, en tant que paraître, nous faire oublier la primauté de l’être.

[10] Bien entendu cette idée s’inscrit dans une longue tradition d’études du développement chez Vygotsky et chez Piaget, ainsi qu’avec le critère de falcifiabilité de Poppers dans La logique de la découverte scientifique.

[11] "Le caractère contraignant d'une force émanant de l'inconscient nous fait basculer dans le champ de la répétition, même s'il s'agit d'une "impulsion" en apparence unique, mais dont l'incompréhensibilité autant que l'irrésistibilité témoignent du risque à recommencer.[...] "Au-delà du principe de plaisir " introduit la pulsion de mort. Quelle mort ? Voilà qui a fait question et divisé les psychanalystes. Sans s'engager dans une telle discussion, retenons le fait que la pulsion de mort se manifeste par un automatisme de répétition, même s'il s'agit de répéter une scène marquée par un affect de déplaisir. S'agit-il de revenir à un état antérieur, état de non-vie, de non-existence plutôt, comme celui qui a marqué la fusion de l'enfant avec l'objet primaire?" C. Ballier, Psychanalyse des comportements sexuels violents, PUF, Paris 1996, p. 30.

[12] Marie Balmary ne s’y trompe pas lorsqu’elle analyse l’avènement de la 2ème topique comme faisant suite au décès du père de Sigmund Freud, dans : L’homme aux statues, 1979, Grasset & Flasquelle.

[13] Laplanche, J & Pontalis, J.B. (1967), 10ème édition PUF, Paris,  p. 331.

[14] Freud S. (1920) Au delà du principe de plaisir, in "Essais de psychanalyse" (1981), p.104.

[15] "Il ne nous importe pas ici de rechercher dans quelle mesure, en posant le principe de plaisir, nous nous rapprochons de tel ou tel système philosophique historiquement datable ou même nous rattachons à lui. C'est en nous efforçant de décrire et d'expliquer les faits de l'observation quotidienne dans notre domaine que nous sommes parvenus à de telles hypothèses spéculatives." [15]  Au delà du principe de plaisir, in "Essais de psychanalyse" (1981), p.43.

[16] Nous restons critique devant sa conception de la jouissance sexuelle : "Nous avons tous fait l’expérience que le plus grand plaisir qui nous soit possible, celui de l’acte sexuel, est lié à l’extinction momentanée d’une excitation parvenue à un haut degré."[16] Aujourd’hui l’on sait que la jouissance féminine perdure tout comme celle masculine, qui ne saurait se réduire à une simple action de décharge.

[17]Abraham, N & Torok, M. (1987) L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, p. 431.

[18] Schützenberger, A.A.  (1998). Aïe mes aïeux !  Desclée de Brouwer (collection : la Méridienne), Paris.

[19] "Au bout de trois mois, alors même que plusieurs de ses symptômes avaient disparu, Dora mit brutalement fin à ses séances, laissant à Freud le soin d'élucider la nature de l'obstacle sur lequel la cure s'était brisée. Dans "Fragments d'une analyse d'hystérie", paru pour la première fois en 1905, mais écrit quatre ans plus tôt, Freud fait nettement apparaître à quel point la cure de Dora constitue un tournant dans la théorie du transfert. Le transfert conduit le patient à agir et non pas à se remémorer. Dora s'est vengée sur Freud de ce qu'elle reprochait à son père. En ce sens le transfert serait une force qui s'opposerait au progrès de l'analyse. Mais cet obstacle peut au contraire devenir l'allié le plus puissant du psychanalyste si, écrit Freud, "on réussit à le deviner et à en traduire le sens au malade". Freud avoue dans ce même texte avoir été surpris et n'avoir pas su reconnaître à temps ce qu'il faut bien appeler, à la suite de Lacan, la nature dialectique du transfert."  F. Delbary, La psychanalyse, une anthologie, Tome I, Pocket, p. 342.

[20] C’est bien entendu ce mécanisme d’objectivation des conflits, oedipiens pour la plupart, qui est responsable des conflits politiques et militaires de l’humanité.

[21] "...il est des jeux qui dramatisent ce qui se joue dans la mère. C’est un fonctionnement analogue à celui de certaines phobies où une scène sera jouée par rapport à une angoisse inconsciente de la mère. Pour celle-ci, le jeu de l’enfant peut apporter un soulagement. C’est là le point de vue cathartique du jeu. Il y a abréaction - pour la mère - à travers le jeu de l’enfant. Par ailleurs, les jeux peuvent tout simplement présenter des conflits ou des traumas qui touchent la famille. Les jeux d’enfant proposent des mises en scènes métaphoriques (ou métaphorisables) de situations familiales refoulées. Dans son jeu, l’enfant met en scène les mots même du refoulement parental et il demande par là l’introjection, la levée du refoulement parental ou familial." Notes inédites de N. Abraham (1974) in Quelle psychanalyse pour demain, de N. Rand (2001), Érès, p. 59.

[22] Freud, ibidem, p. 62-63.

[23] Racamier, P. C. (1992). Le génie des origines, Payot, Paris.

[24] Girard, R. (1972). La violence et le sacré. Grasset. Paris.

[25] Mannoni, M. (1970), Le psychiatre, son “fou” et la psychanalyse, Seuil, Paris.

[26] A en croire les journaux, la tendance actuelle serait de produire, par l’efficacité redoublée de l’expertise psychiatrique, des rentiers d’assurances sociales, des invalides. C'est une manière de soulager des nécessités transférentielles inconscientes et spécifiques à nos sociétés.  Le refoulement ayant son prix…il fait l’objet des passes d’armes politiques habituelles.

[27] Tisseron, S. (2000) Le psychisme à l’épreuve des générations, clinique du fantôme. Dunod, Paris, p. 12.

[28] "agir sans agir / S’occuper sans s’occuper / goûter sans goûter / Voir du même œil / Le grand, le petit, le beaucoup, le peu / Faire le même cas des reproches et des remerciements / Voilà comment fait le sage".  Lao-tseu, Tao te king chap. 63.

[29] Duval, J.-F. (1984) Heidegger et le zen, éditions Présence, Sisteron.

[30] Il serait utile d’analyser de cette manière certains aspects symptomatiques, par exemple politiques, notamment son rapport au nazisme, de la vie de Heidegger, afin de relever la part de l’ "autre en soi" qui a joué dans sa vie. Traité comme un paria, au même titre qu’OEdipe fut accusé de parricide et d’inceste, Heidegger paye le tribut de son "style Nirvâna" qui laisse paraître ce qu’il fait assumer à l’autre.  "Dans une lettre du 15 décembre 1945 à son ami Karl Jaspers, par laquelle il demandait un rapport sur Heidegger, Oehlkers divisait le problème en plusieurs aspects : il trouvait chez Heidegger une dimension tragique, étant donné qu’il avait été "totalement  apolitique" et que "le national-socialisme qu’il s’était inventé", n’avait rien de commun avec la réalité. En tant que recteur, il n’avait agit, selon lui, "à partir de cet espace vide" causant à l’Université "d’abominables dégâts", avant de découvrir "soudains des débris tout autour de lui". Nous avons ici l’image d’un philosophe politiquement naïf qui ne savait pas ce qu’il faisait - d’un homme politiquement inoffensif tombé malgré lui dans les pires embarras." (Ott Hugo, (1990), Martin Heidegger, éléments pour une biographie, Payot).  Evidemment, seul les Thésées de notre société seront en mesure de comprendre les errements d’OEdipe-Heidegger. Comme la pulsion de mort chez Freud, la critique de la métaphysique chez Heidegger s’érige en défense d’un héritage transgénérationnel, d’un rapport au père non analysé.

[31] Torok, M (1979) Histoire de peur : le symptôme phobique : retour du refoulé ou retour du fantôme ? dans L ‘Ecorce et le Noyau, Flammarion, Paris, p. 438.

[32] Cifali, M ; Freud, le petit Hans et Lacan, Slatkine, Genève, 1998 et Cifali, M ; Cruauté nucléaire, dans le Bloc-Notes de la Psychanalyse, no 17, Genève, 2001.

[33] Introjection : notion introduite par Ferenzci et développée par N. Abraham.

[34] Freud S. (1923) "Psychanalyse" et "Théorie de la libido", dans: Résultats, idées, problèmes II, 1992, PUF, p. 56.