Thierry Gaillard[1]
Principe de Nirvâna, transfert et pulsion de mort. (La version définitive de ce texte est parue dans le Bloc-Notes de la Psychanalyse no.18, "Guerre et pusion de mort", Georg Editeur, Chêne-Bourg/Genève-Paris). )
"Un jour, jai rêvé que jétais un papillon, voletant ça et là. Je jouissais de ma liberté de papillon, sans savoir que jétais Tchouang. Soudain, je me réveille et métonnai dêtre à nouveau moi-même. Mais comment puis-je savoir si jétais un homme rêvant quil était un papillon ou si je suis un papillon rêvant quil est un homme ?" Tchouang-tseu, sage taoïste
Nous abordons dans cette étude les dynamiques transférentielles, transgénérationnelles, et leurs rapports à lau-delà du principe de plaisir. Elles offrent une alternative à la logique positiviste qui conditionne un discours explicatif avec le recours à la notion de "pulsion de mort".
Croyance et positivisme.
Dans luvre de Freud, bien des conceptions qui furent révolutionnaires en son temps nen demeurent pas moins teintées de positivisme, philosophie "par défaut" de lidéal pré ou pseudo-scientifique[2]. Lorsque Freud réduit, avec Eros et Thanatos, le fonctionnement psychique à des lois naturelles de genèse et de dégénérescence, ne cède-t-il pas au discours explicatif fondé sur le fonctionnement biologique, lui, le soigneur dâmes[3] ?
Cela étant, même réductrice, cette théorisation de Freud constitue une première verbalisation, provisoire, dun phénomène complexe. Tel le petit garçon qui dit vouloir se marier avec sa mère alors que, paradoxalement, il sexerce à une parole qui marque le début de son émancipation[4]. Cest là une parole qui réclame de nêtre pas prise à la lettre sous peine de réduire lépanouissement du désir du sujet à lénoncé dune parole qui est dabord un acte dexpression, toujours en construction. Dans notre esprit il en va de même pour toute théorisation. On sait que la symbolisation sinspire de ce qui "est", dune certaine actualité, et la phénoménologie[5] rend compte de cette dynamique. Mais le discours apparent nest pas nécessairement le fidèle reflet de ce qui "est", en particulier des choses inconscientes. Il en est le médium, et non la chose elle-même. On ne peut réduire le désir dun sujet à ce quil dit et faire limpasse sur cette autre scène, inconsciente et toujours en action.
Nier ce paradoxe inhérent à la parole, cest dénigrer une partie vivante du psychisme. Ce serait vouloir réduire tous les énoncés à une correspondance, mot à mot, à un code unique, voire universel, dinterprétation. Ce serait vouloir arrêter un énoncé, une fois pour toute, et attribuer une nature dogmatique au langage.
Nous ne sommes pas, tel le dieu Ptha (de la mythologie égyptienne), des démiurges engendrant le monde par la seule force de la parole. Pourquoi faudrait-il présupposer lisomorphie entre les contenus symboliques du langage et les choses du monde ? Sagit-il vraiment de donner une substance à la parole, à en faire une matière, oubliant ainsi que le mot nest pas la chose quil désigne; le mot "faim" nest pas la faim, le mot "amour" nest pas lamour.
En réduisant la parole à une "chose absolue", on entrave le travail du sujet qui cherche, au travers de ses expressions multiples, à découvrir et rendre viable le désir qui lanime et le caractérise comme individu. Sont pathologiques diverses formes du discours positiviste qui, sous prétexte dobjectivité, tentent dimposer une vision du monde, quelle soit scientifique, économique, militariste, réaliste, etc. Le sujet n'est pas reconnu dans son aptitude à introjecter lui-même des valeurs morales, sociales et spirituelles, cest-à-dire comme un sujet générateur de ses propres lois, un philosophe en puissance - ce quune démocratie, soit dit en passant, devrait générer pour sassurer un avenir. Imposer une vision du monde cest véhiculer une représentation dans laquelle lautre est implicitement assujetti. Il devrait céder une part de ses désirs au profit d'une autorité tierce. Le sujet nest pas ici admis comme ayant droit à lautodétermination de son désir, mais comme un subalterne qui doit, a priori, soumettre son désir supposé incompatible avec des normes établies.
Mais justement, la parole nest pas une matière; ainsi la philosophie positiviste ne saurait-elle justifier que son application aux phénomènes physiques sétende aux réalités psychiques. Cette confusion rend inintelligible la différence entre comprendre et expliquer. Cette dernière fonction, omnipotente dans les sciences positivistes (médicales et psychologisantes), élimine demblée la possibilité dune dialectique ouverte sur la subjectivité.
Le sens dun énoncé, même sappuyant sur une réalité quil invoque, se rapporte à une existence, à une libido qui cherche une occasion de transfert.
Nous nous intéressons non au réel de la mort, mais au phénomène du mourir, dont léquivalent sur le plan psychologique consiste à abandonner lidée dune éternité pour une conscience du provisoire des représentations et des croyances. Elles sont provisoires car en réalité, elles sont toujours régénérées jusqu'à lirruption du nouveau, révélateur des compulsions du psychisme. Nous pouvons abandonner une recherche illusoire de "Vérités" pour mieux entendre la parole et lui laisser sa vitalité et son devenir.
Cest là dailleurs un souci permanent dans la pratique analytique : ne pas réduire léchange à un dialogue de bienséance, respectueuse des sous-entendus, limitée au rationnel et à lasexualisation de la parole. Au demeurant, jouir de son intelligence, cest lire entre les lignes. Le refus de lanalyste dentrer dans une discussion convenue ouvre de nouvelles perspectives déchange. Reik décrit la particularité analytique: "Le patient pénètre dans la situation analytique, unique dans notre civilisation, en sortant du silence. Il a gardé le silence sur certaines de ses expériences, de ses émotions et de ses pensées - même sil sest montré très bavard et ma foi, le plus volubile possible. Il a peut-être beaucoup parlé de lui-même et de ses expériences, mais il na pas parlé de ce côté de lui-même qui affleure dans la situation analytique. Dans le Pacifique, près de lîle de Vancouver, se trouve un curieux endroit nommé la "Zone du silence". Nombreux sont les navires qui se sont écrasés sur ces rochers, là-bas, et reposent au fond de la mer. Aucune sirène nest assez puissante pour avertir les capitaines. Aucun bruit extérieur ne peut pénétrer cette zone de silence qui sétend sur plusieurs miles. Dans ce secteur, les bruits du monde extérieur ne parviennent plus au navire. On peut comparer ce que nous appelons le matériau refoulé à cette "zone de silence". La psychanalyse fait la première percée dans ce domaine. Lorsque le patient parle de lui-même, les premiers sons distants, à peine perceptibles, parviennent dans la zone de silence."
"Au cours de cette première phase de psychanalyse, il peut se produire des pauses plus longues ; à quelques exceptions près, ce sont des signes de résistance superficielle déterminée par le fait que le patient doit se réajuster à une situation étrange et inaccoutumée. Les résistances initiales sont néanmoins comparables au tonnerre lointain qui annonce quil fait orage quelque part."[6]
Lanalyse chemine au travers de ce qui sénonce. Lorsque ladulte (ou lanalyste) prend le désir de lenfant (ou de lanalysant) comme égal à ce quil en dit, il risque fort de pervertir le plaisir à symboliser dans le rapport social[7]. Lécart entre lénoncé et sa référence inconsciente peut paraître paradoxal. Mais cette impression sestompe lorsque lon comprend que, plus fondamentalement, ce sont les dynamiques transférentielles qui mènent le bal nous y reviendrons. Lenfant qui ne cesse de buter sur un adulte incapable de jouir avec lui des multiples effets de sens de la parole se trouve confronté au non-vivant dans le psychisme de ladulte[8]. Une fois épuisées les tentatives de se faire entendre sur ce plan, lenfant sy rallie en général au prix de multiples refoulements, comme celui du complexe dOEdipe par exemple. Cette adaptation sobserve à travers ladoption dun stéréotype dadulte, en développant une Persona ou tout autre "étant"[9], tel quun rôle social, une fonction professionnelle, familiale, etc.
Ce que nous supposons que Freud tente de comprendre avec la notion de pulsion de mort mérite de ne pas être prise à la lettre, si tant est quelle décrive objectivement un fait de nature. La théorie psychanalytique, au même titre que lexpression enfantine, évolue[10]. Croire quune notion comme la pulsion de mort puisse satisfaire notre intelligence, cest oublier quil ne sagit là que dune représentation métapsychologique destinée à être remplacée par une meilleure compréhension, et toutes les compulsions dogmatiques ny changeront rien. Une telle économie dans lacte de symbolisation risque de nous faire perdre la richesse paradoxale du phénomène des compulsions[11]. Chercher à présenter la nature de façon positiviste, en recourant à lexistence dune pulsion de mort, cest remettre à plus tard une compréhension.
Pour argumenter contre cette logique positiviste, nous voulons relever le fait que malgré la disparition matérielle, une personne, ou, plus précisément sa représentation continue dexister pour autrui. Sil est possible de constater objectivement la disparition matérielle, ses conséquences psychiques relèvent dune subjectivité dont on ne saurait nier limportance. Impossible pour le psychisme de réduire la mort humaine à la disparition physique. Le critère d'objectivité du positivisme ne saurait appréhender cette réalité. Lintroduction à létude psychanalytique et phénoménologique de lêtre humain passe par ces questionnements : les morts sont-ils morts ? Les vivants sont-ils vivants ?
Emprise du temps sur la matière versus intemporel de linconscient.
Freud a fait de la figure du père mort lessence du totem, sorte de vestige idéalisé, préfigurant lincorporation ad aeternum, du surmoi, entité fantomatique pleine des frustrations de lenfance. Loubli du meurtre du père, acte fondateur de culture chez Freud, peut se comprendre comme linstauration, par incorporation, du fantôme du père en soi, cest-à-dire le surmoi, son représentant. Dans ce cas, la disparition physique néquivaut pas à rien puisquelle est à lorigine dune restructuration du psychisme[12].
Il est une faille dans lédifice théorique de Freud qui nous semble constituer un filon pour notre propos. Il sagit de sa référence au terme de Nirvâna pour rendre compte dune destinée particulière du désir. Laplanche et Pontalis notent que :"Le terme "Nirvâna", répandu en Occident par Schopenhauer, est tiré de la religion bouddhique où il désigne l"extinction" du désir humain, lanéantissement de lindividualité qui se fond dans lâme collective, un état de quiétude et de bonheur parfait"[13]. Nous tenterons de montrer quavant de parler dune extinction de désir, il conviendrait den examiner sa nature première, sociale. En effet, lindividualisation du désir est secondaire au regard des aspirations compulsives à entretenir des relations "inaugurales": amoureuses, spirituelles, fraternelles, normales, sado-masochistes, oedipiennes, etc. Lextension de ces désirs relationnels, vers leurs individualisations peut savérer tantôt complémentaires, tantôt incompatibles. Ces relations, "allant de soi", accaparent une part du désir, volontairement ou pas, tout en exprimant lefficience de liens transgénérationnels non analysés et récurants.
Freud voit dans le Nirvâna une absence dexcitation: "On sait que nous avons reconnu dans la tendance à la réduction, à la constance, à la suppression de la tension dexcitation interne, la tendance dominante de la vie psychique et peut-être de la vie nerveuse en général (principe de Nirvâna, selon une expression de Barbara Low) comme lexprime le principe de plaisir ; nous trouvons là lun de nos plus puissants motifs à croire en lexistence de la pulsion de mort."[14]
Ce raisonnement réduit les phénomènes étudiés à cause dune méthode positiviste inadéquate. Introduisant le point de vue économique, Freud dit ne sinspirer daucun système philosophique, mais dune observation de son quotidien[15], observation quil effectue à travers le prisme du positivisme, faisant limpasse sur cette philosophie, parce que prétendument objective, et, partant a-philosophique. Mais lidée même dobjectivité désigne lidéal dune pensée, dune philosophie particulière. Léconomie qui consiste à considérer que le positivisme se définit implicitement par sa qualité dêtre objectif, sans réaliser que cest justement un parti pris philosophique, se paye finalement par de nouveaux conflits dexplications, tous plus objectifs les uns que les autres.... Explicitement Freud se réfère au physiologiste Fechner lorsquil fait correspondre le déplaisir à une augmentation dexcitation et au plaisir une diminution dexcitation[16].
Nous devons reconsidérer le principe de Nirvâna évoqué par Freud et tenter de lépurer des raccourcis de lapproche positiviste. Lutilisation quil en fait suppose que lon peut isoler un phénomène dun ensemble, "in vacuum", selon le mythe du laboratoire scientifique. Cela nous semble par trop réducteur dans létude de lâme humaine. On le sait, lêtre humain est influencé dès la naissance (et même avant) par ses parents et par un contexte psychologique qui participe inévitablement à son devenir. Lhistoire dOEdipe en est une illustration. Celui-ci hérite, avant de naître, dune destinée dont on connaît les rebondissements. Il naura de cesse, jusqu'à Colone, de sen émanciper. Depuis les écrits de Freud, et surtout avec les travaux de N. Abraham et M. Torok, limportance de lhéritage des liens transgénérationnels nest plus à démontrer.
Ainsi, la vie humaine ne démarre pas selon la formule de la "table rase". Dans notre perspective, le minimum dexcitation (principe de Nirvâna), nest pas à considérer dans un rapport à un espace endopsychique vierge, mais dans le rapport social interpsychique inscrit dans une continuité familiale et culturelle. Des significations, des compréhensions sont ici nécessaires et non des raisonnements inspirés des lois physiques de la causalité mécanique.
Les logiques positivistes ne sauraient rendre compte des effets déterminants, éminemment subjectifs, du contexte symbolique préexistant à toute naissance. Ainsi, le psychisme humain trouve, avant la naissance et après la mort, des facteurs de conditionnements nécessairement subjectifs, en deçà des possibilités du discours objectif.
Le principe de Nirvâna sinscrit dans un contexte symbolique et historique.
Tendre vers un minimum dexcitations naboutit pas à une valeur zéro - comme en mathématique. En effet, on ne peut éviter dexister dans une relation toujours mouvante, à soi, aux autres ou au monde. Le quantum dexcitation est à considérer, outre ce que le sujet expérimente par lui-même, dans ses relations interindividuelles. Référons-nous à une situation présentée par N. Abraham[17], et reprise par A. A. Schützenberger:
"Nicolas Abraham (1978) raconte lhistoire dun monsieur ignorant tout du passé de son grand-père. Ce patient est géologue amateur. Chaque dimanche, il va chercher des cailloux, les ramasse, et les casse. Comme il est aussi chasseur de papillons, il en attrape et les achève dans un bocal de cyanure. Jusque-là rien de plus banal. Mais cet homme se sent terriblement mal à laise et cherche une thérapie. Il en suit plusieurs, dont une psychanalyse - mais sans grand succès. Il ne se sent pas bien dans sa vie à lui. Il sadresse alors à Nicolas Abraham qui a lidée de lui faire faire des recherches dans sa famille, en remontant à plusieurs générations: il apprend alors quil a un grand-père (le père de sa mère) dont personne ne parle ! Cest un secret. Le thérapeute conseille à son patient daller voir la famille de son grand-père ; il découvre alors que ce dernier avait commis des actes inavouables; on le soupçonnait davoir dévalisé une banque et fait probablement pire. Il a été envoyé aux "Bataillons dAfrique" "casser des cailloux"; il a ensuite été exécuté dans une chambre à gaz, ce que son petit fils ignorait. A quoi notre homme passe-t-il ses week-ends ? Il va, géologue amateur, casser des cailloux, et chasseur de gros papillons, il les attrape et les achève dans une bocal de cyanure. La boucle symbolique est bouclée et il exprime le secret (de lobjet de sa mère), secret quil ne connaît pas."[18]
Ici, le sujet met en scène un complexe appartenant à sa mère. Ce faisant, il assume la nécessité transférentielle non symbolisée par sa mère. En effet, dans cet exemple, la mère revit au travers de son fils quelque chose qui relève du rapport à son propre père. Elle le revit à défaut de navoir pu ou su intégrer psychologiquement cette relation. Nous proposons la notion de "nécessité transférentielle" pour définir ce phénomène. En assumant le complexe maternel, le sujet soulage sa mère ce qui réduit dautant la perturbation quil éprouve à son contact. Ce soulagement, cette régression des symptômes, Freud la compris en prenant conscience de leffet dun transfert dune patiente, Dora, devenue célèbre pour cette raison[19]. En effet, le transfert offre à une personne souffrant dun complexe intrapsychique une issue extérieure, une objectivation, par le recours à une dynamique inter-psychique[20]. Le partenaire, le fils dans notre exemple, soffre comme solution à la nécessité transférentielle de sa mère. Nous pouvons supposer quun désir inconscient, caché derrière le secret, de maintenir vivant un lien affectif à son père empêche la mère délaborer elle-même cette relation. Le fils abréagit, par procuration, un complexe dont lorigine se situe chez la mère - même si cette dernière laura peut-être elle-même hérité de la génération précédente[21]. Ainsi la mère éprouve un soulagement lorsquelle parvient à objectiver sur autrui son rapport au père, cest-à-dire lorsque le fils correspond à cette objectivation en incarnant des représentations maternelles de son grand-père, telles ses activités de géologue et dexterminateur de papillons. Qui peut prétendre navoir jamais abréagi ce type de complexe, inconsciemment et à défaut dune autre attitude possible, confondant par la suite son désir avec celui, inconscient, de lautre ?
Selon le contexte, cette solution peut savérer la plus économique. Lorsquun sujet exprime le complexe non assumé par un autre, nous disons quil y a été contraint du fait de lexistence du "principe de Nirvâna". En effet, une telle option sert à abaisser la quantité dexcitation devenue intolérable dans la relation à la mère, répondant ainsi au principe de réduction de lexcitation par lobjectivation dun complexe intrapsychique. Mais dans ce type de relation il ny a pas de place pour lindividualisation du désir. Celui-ci reste lotage dune relation quil sagit de restaurer dans lespoir de pouvoir sen émanciper dans un deuxième temps.
Notre différence danalyse avec Freud apparaît clairement. Certes a-t-il repéré ce phénomène au-delà du principe de plaisir, mais son explication invoque lexistence dune force naturelle, Thanatos, sans en spécifier le sens et la nature. "Cet éternel retour du même ne nous étonne guère lorsquil sagit dun comportement actif et intéressé et que nous découvrons dans sa nature un trait de caractère immuable qui peut se manifester dans la répétition des mêmes expériences. Nous sommes bien plus fortement impressionnés par les cas où la personne semble vivre passivement quelque chose sur quoi elle na aucune part dinfluence; et pourtant elle ne fait que revivre toujours la répétitions du même destin. Quon pense par exemple à lhistoire de cette femme dont les trois maris successifs tombèrent malade peu de temps après quelle les eût épousés et quelle dut soigner jusqu'à leur mort. La description poétique la plus surprenante dune telle destinée nous est donnée par Le Tasse, dans son épopée romantique La Jérusalem délivrée. Le héros Tancrède tue, sans le savoir, sa bien-aimée, Clorinde, dans un combat où elle a revêtu larmure dun chevalier ennemi. Après les funérailles, il pénètre dans linquiétante forêt enchantée qui frappe deffroi larmée des Croisés. Il fend un grand arbre avec son épée, de la blessure de larbre jaillit du sang, et la voix de Clorinde, dont lâme était exilée dans larbre, se plaint à lui de lavoir à nouveau blessée. De telles répétitions, tirées du transfert et du destin des hommes, nous encouragent à admettre quil existe effectivement dans la vie psychique une compulsion de répétition qui se place au-dessus du principe de plaisir."[22]
Le couple quévoque Freud rencontre un complexe inconscient qui décline sur un thème récurrent une histoire en mal danalyse. Pour nous, il ne sagit pas là dun argument en faveur de lexistence de Thanatos, mais plutôt de lexpression dun "style Nirvâna", reproduisant une relation toujours vivante dans le psychisme inconscient des protagonistes.
Dès lors, il nous semble que la réalité sous-jacente au principe de Nirvâna ne peut plus servir dargument à Freud en faveur de lexistence dune pulsion de mort. Le "style Nirvâna" peut se comprendre dans la mesure où il tente de dénoncer, par la répétition, linsupportable de ce qui conditionna linjection dun complexe extérieur. Faut-il y voir leffet dune pulsion de mort, ou doit-on considérer que lorigine du style Nirvâna manifeste un complexe transmis selon le principe de Nirvâna? Si lon appréhende la situation dans sa globalité, interindividuelle et non pas intrapsychique, réduire la quantité dexcitation signifie tout autant exprimer en acte (ou en paroles) un complexe en mal dexpression chez lautre. Cette abréaction déléguée réduit lexcitation inhérente à la relation avec une personne souffrant dune nécessité transférentielle. Déterminer ce qui correspond au minimum dexcitation pour un sujet dépend donc aussi de lenvironnement dans lequel il évolue.
Ce principe, responsable dune forme de transfert dun complexe non assumé par une personne vers une autre ne se limite pas, comme dans notre exemple, au rapport filial. Il est à luvre aussi bien dans les rapports fraternels, communautaires, sociaux et interculturels. En effet, une famille, une société peuvent souffrir de nécessité transférentielle. La notion de nécessité transférentielle nest donc quune autre façon danalyser quantités de phénomènes déjà connus. Par exemple les cas dexpulsion de deuil analysés par P. Racamier[23], de production dun "bouc émissaire"[24], de fous[25], de parias et de martyrs, etc.[26]
Cependant, il serait trop simple dassimiler ce que lon entend par "style nirvana", à la seule incarnation des déficits de nécessités transférentielles. En effet, le style Nirvâna sentend aussi comme très actif, parfois encensé, parfois mis au piloris, mais nécessairement compulsif. Son origine reste non consciente, mais cest justement en ce quil répond au principe de Nirvana quun travail de perlaboration dans une relation transférentielle devient possible.
Afin danalyser ce type de complexe, notre perspective se centre sur les liens interindividuels, ainsi que sur un approfondissement du transfert. En regard des phénomènes transgénérationnels, nous partageons didée de S. Tisseron "quune telle approche ne relève pas, encore une fois, dune théorie des instances psychiques, mais dune théorie du lien social "[27]. Cest à ce niveau que lon peut saisir en quoi un sujet y participe, même involontairement.
Vers une analyse du "Style Nirvâna".
Le style Nirvâna, sil véhicule assurément un lien transgénérationnel, peut néanmoins produire des symptômes adaptés et valorisés par une société. Ce style correspond à certaines descriptions des vies spirituelles (et artistiques) qui ne sintéressent pas tant aux souffrances individuelles quau génie et au caractère extraordinaire dune production. Ce style nest pas sans rappeler lart du wu-wei dans la philosophie Taoïste[28].
Plus près de nous, Heidegger, dans son souci de faire primer la question de lêtre, rappelle des pratiques philosophiques similaires. "Heidegger se bat ici comme un beau diable pour que lhomme renonce tout simplement à lui-même ; pour que le moi renonce à croire aux petites sécurités de ses propres limites ; pour que le "je" renonce à croire à ce que "lui" il fait ; à ce que "lui" il pense ; pour que lêtre humain renonce à lidée appauvrie quil se fait de lui-même ou que son inconscient socio-historique le pousse à faire de lui-même. En demandant au moi de larguer les amarres, celui-ci croit quil va tout perdre, puisque finalement il ne croit quen lui, quà la mesure de limage individualisée et relative que son inconscient socio-historique lui donne de lui-même. Or le moi doit réapprendre quen se perdant il se trouvera, non dans la claire évidence dune "nature supérieure", mais dans lobscure puissance qui fait signe dans lIdée de Monde, Panréalité qui le désire avant que lui-même nait lidée de la désirer, de se mettre en quête delle. Se tenant dans la provenance qui le maintient, lêtre humain devient le veilleur de lÊtre, "Da", simplement et tranquillement".[29]
Quoi que lon puisse penser de ces disciplines philosophiques[30], elles se doublent de récits mythologiques, de productions littéraires et, bien entendu, des succès thérapeutiques pour nous suggérer que latrophie du sujet (ses symptômes) ne devrait pas être expliquée par le recours à une pulsion de mort. Là encore, nous relevons une spéculation réductrice et positiviste qui cède à la tentation de vouloir expliquer métaphysiquement les dynamiques du psychisme.
On comprend dès lors que même les idées acquises réclament une lecture nouvelle. Quand Arthur Rimbaud dit : "Je est un autre", on comprend les limites de la célèbre formule freudienne : "là où "ça" est, "je" doit advenir". Maria Torok a insisté sur ce point : "Rappelons à ce propos une fois de plus, et cela en laissant de côté la personne de Freud, les méfaits dun préjugé psychanalytique particulièrement tenace, ayant survécu même à lobservation clinique plus haut mentionnée et faite par Freud en 1913. Je veux parler du préjugé du "je". Il consiste, quand on vous dit "je" à entendre la première personne du singulier. Or, dans la phobie, en particulier, comment définir lidentité de ce "je" qui prétend avoir peur ? A lâge où surviennent de tels symptômes, la première fois, peut-on prétendre que "je" désigne vraiment le sujet de létat civil ? "Jai peur de... " ne se traduirait-il pas plutôt par : "Il y a peur de... ", ce qui a lavantage de déplacer laccent de la "peur" proprement dite sur son expression verbale et mimée."[31] On sen doute, laccession au "je" nest pas garante dun logos, tout comme une disparition matérielle ne signifie pas linexistence pour le psychisme de cet objet.
Afin de comprendre la nature compulsive des phénomènes se situant au-delà du principe de plaisir, échappant à lintentionnalité du sujet, nous préférons, une fois lexplication par la pulsion de mort analysée, nous tourner vers lanalyse de liens transgénérationnels spécifiques à notre culture patriarcale.
Labsence dintentionnalité ne signifie pas non plus une absence de désir. Il sagit, bien entendu, de réduire la quantité dexcitation, selon le principe de Nirvâna, mais en laissant agir lautre en soi dans le but de maintenir et daméliorer la relation à lautre, et, par généralisation, à tous les autres. Lintentionnalité se situe à un autre niveau, relationnel celui-là ("mitsein"). Elle vise à soulager une relation, à compenser un besoin transférentiel non assimilable par un autre, par un groupe, une société, une culture.
En contrepartie, le style Nirvâna sera toujours demandeur dun autre, capable dassumer le complexe incorporé selon le principe de Nirvâna afin de retrouver une intégrité légitime. Dès lors il naura de cesse damener lautre dans les conditions similaires au phénomène dexpulsion du complexe pour tenter de sen défaire. Le recours à un style Nirvâna est une solution qui, dune certaine manière, soulage (abréagit) une relation, laquelle peut perdurer, sur un mode compulsif, marquant le destin dun sujet.
Lanalyse du "style Nirvâna" implique que lon ne pense pas la relation selon le modèle positiviste. La relation sentend plutôt comme une coïncidence où chacun éprouve un lien qui cette fois réclame du thérapeute un travail sur lui-même et non pas le recours à une objectivation, tel quun diagnostic. Lorsque Freud sinterroge sur son propre vécu avant dattribuer un complexe inconscient à son patient, il offre une alternative transférentielle aux relations qui ont présidé au développement dudit complexe. Toutefois, les capacités dintrojection de lanalyste sont tributaires de conditionnements culturels. En effet, la culture patriarcale véhicule une nécessité transférentielle, elle-même source dobjectivations qui limitent lanalyse du style Nirvâna. La notion de pulsion de mort objective lune de ces limites.
La nécessité transférentielle dans la culture patriarcale.
Au carrefour entre le culturel et le généalogique, le cas particulier, oedipien, dun autre en soi mérite également réflexion. Freud la dit, le surmoi qui trouve à se loger dans le psychisme de lenfant par introjection ou par incorporation, provient plus du surmoi du parent que du parent lui-même. En miroir la figure du grand père se profile et avec elle les liens psychogénéalogiques se conjuguent selon une grammaire culturelle, patriarcale.
Lorsque lon cherche à couper prématurément le rapport à la mère, par exemple en invoquant la métaphore du lien incestueux, lanalyste emboîte le pas à la culture patriarcale ambiante, renforçant la solution narcissique. De plus, comme la analysé M. Cifali[32], recourir à la castration, cest néanmoins programmer le retours vers la mère, puisque le besoin dintégrer symboliquement ce lien relève dune réalité plus fondamentale, plus naturelle que la réalité culturelle de la castration.
Ici, une nécessité transférentielle est observable: la part du parent, reportée sur lenfant, faute davoir été analysée dans la relation traditionnellement oedipienne à son propre parent. La norme, oedipienne, apparaît simplement comme un conformisme transférentiel. En définitive, loedipianisation est également lexpression du style Nirvâna. Là aussi, le désir du sujet est subordonné à une nécessité transférentielle perpétuée de génération en génération. Le travail psychanalytique consiste dans ce cas à permettre lintrojection des valeurs sociales en lieu et place dun surmoi incorporé. Cette structuration réclame également un approfondissement et laisse entendre toute la portée du phénomène transférentiel dans le psychisme. Selon notre analyse du style Nirvâna, le transfert se révèle être plus fondamental, plus existentiel que culturel, et fonctionnant au-delà du discours domestiqué.
Dune certaine manière, nous pensons que le recours à la notion de pulsion de mort relève dun contre-transfert, dune objectivation que la théorie psychanalytique oppose à la culture patriarcale qui lui résiste. Lomission de lanalyse du geste infanticide de Laïos sur dipe dans lanalyse freudienne du mythe nous soutien dans cette interprétation.
Conclusion.
Au-delà du principe de plaisir, lanalyse dune compulsion suppose lexistence dune signification autrement plus archaïque que celle centrée sur le sujet. En posant la relation à lautre comme lélément de base et structurant du psychisme humain, linterprétation accède aux réalités transgénérationnelles et, par extension, aux sources des différentes cultures. Cest là, à notre avis, le chaînon manquant pour mieux analyser les phénomènes interculturels. Il sagit déviter dobjectiver des éléments transgénérationnels non analysés dans des théories explicatives tous azimuts. Cet approfondissement du transfert maintient vivante la relation à lautre, admet lintrojection[33] de ce qui nétait quintelligible.
Le transfert nest pas seulement une projection de représentations, il est surtout la mise à luvre de dynamiques particulières, immédiatement agissantes du seul fait de la co-présence (mitsein). Lessentiel ainsi activé nous échappe la plupart du temps. Il suffit, pour prendre la mesure de ce phénomène, de penser à une rencontre avec un étranger, une autre langue, une autre culture pour saisir ce quune relation "normale" suppose de transferts implicites. Derrière la dynamique transférentielle se cachent toujours le nouveau et linconnu.
Lanalyse dun tel transfert, plus archaïque que celui associé à la névrose, réclame de la part de lanalyste une position particulière qui ne peut plus être celle du scientifique ou celle de linterprète de linconscient. Lautorité qui dirige la thérapeutique du style Nirvâna doit trouver son fondement dans len-deçà du particularisme culturel, len-deçà de toute métaphysique. Cette position concerne sa propre présence (dasein) à lui-même.
Le transfert dont nous parlons relève de la même erreur fondamentale que tout autre transfert. Il fait vivre un autre temps, inédit dans la situation présente. Lanalyste, même sil entend la nécessité thérapeutique de cette "erreur fondamentale" reste étranger à la relation supposée, et inconnu du sujet. Le transfert est toujours un leurre sur les personnes, sur une vision du monde, et, dune certaine manière, il pervertit radicalement le rapport au moment présent. Il fait se représenter un temps, qui, bien que révolu, perdure pour le psychisme du sujet accroché à des acquis supposés permanents. Or la cure psychanalytique, de par lanalyse quelle rend possible, offre au sujet de retrouver, au-delà du transfert, un rapport à la nouveauté.
Nous pensons quau lieu de thématiser cette réalité en recourant à lidée dune force, telle la pulsion de mort, la théorie psychanalytique se doit dy voir un effet non analysé du transfert implicite à sa théorisation. Thanatos nous apparaît comme une substantification, une représentation métaphysique supposée vraie, qui repose néanmoins sur un processus de réactualisation dun temps autre induit par le transfert. Rappelons ici que Freud plaçait le transfert au cur du travail psychanalytique. Nul doute que dans sa pratique il avait trouvé une réponse. Par exemple en proposant une écoute "flottante" pour lanalyste : "L'expérience montra rapidement que le médecin analysant se comporte ici de la façon la plus adéquate s'il s'abandonne lui-même, dans un état dattention uniformément flottante, à sa propre activité mentale inconsciente, évite le plus possible de réfléchir et d'élaborer des attentes conscientes, ne veut, de ce qu'il a entendu, rien fixer en particulier dans sa mémoire et capte de la sorte l'inconscient du patient avec son propre inconscient."[34] Et tant pis pour les explications qui en appellent à Thanatos !
Cest pourquoi nous mettons laccent sur la nécessité
dans laquelle se trouve lanalyste de maintenir vivant son psychisme, libre
dévoquer dautres temps face à leffet répétitif
du transfert, et particulièrement à la résistance de transfert.
La psychanalyse travaille le non-vivant dans le psychisme et la notion de pulsion
de mort représente une limite de son analyse du non-vivant chez un sujet.
Aussi proposons-nous, pour analyser les compulsions les plus inexplicables,
dy voir un "style Nirvâna" résultant de lobjectivation
de nécessités transférentielles que lanalyste, au
contraire, introjecte avec ses élaborations personnelles. Pour nous,
ces compulsions, même au-delà du principe de plaisir, sont lexpression,
en manque danalyse, dun désir démancipation
daliénations inconscientes.
[1] http://www.infopsy.ch/gaillard
[2] Exemple du conditionnement médical de la pensée de Freud: "Les insuffisances de notre description seffaceraient sans doute si nous pouvions déjà mettre en uvre, à la place des termes psychologiques, les termes physiologiques ou chimiques. Ceux-ci, il est vrai, ne relèvent eux aussi que dun langage imagé, mais il nous est familier depuis longtemps et peut-être est-il aussi plus simple." Au delà-du principe de plaisir, p. 109-110.
[3] Bettelheim, B (1984) Freud et lâme humaine, Robet Lafont, Paris.
[4] Abraham, N & Torok, M. (1987) Lécorce et le noyau, Paris, Flammarion, p. 223.
[5]"Dans la mesure où lanalyste cherche à théoriser ses propres vécus de compréhension, tout en sabstenant de se référer à un ordre physique ou physiologique et en général réique (chosal), il fait déjà de la phénoménologie sans le savoir. [...] Ce qui de plus rapproche Freud de la phénoménologie, cest son option délibérée de faire venir à lui le sujet individuel à létat pur, tel quil se livre dans une situation également pure, afin de la comprendre dans sa pure subjectivité" N. Abraham, Séminaire de psychanalyse phénoménologique, dans Rythmes, de la philosophie, de la psychanalyse, de la poésie, 1999, Paris, Flammarion, p. 163.
[6] Reik, T. (1926) Au début est le silence in "Le silence en psychanalyse" sous la direction de J.D. Nazio, Payot.
[7] Prendre les paroles à la lettre, cest entretenir et renforcer les leurres transférentiels. On condamne ainsi celles et ceux que lon naime pas, le contraire est également valable. Par exemple, nous pouvons méditer sur cette expression paradoxale :"jaurai ta peau !" Vouloir lautre, mais sans son intérieur...
[8] Nous pensons aux non-dits, aux secrets, à lautoritarisme patriarcal, au "cest comme ça !", etc.
[9] Létant, terme distingué par Heidegger en ce quil ne saurait, en tant que paraître, nous faire oublier la primauté de lêtre.
[10] Bien entendu cette idée sinscrit dans une longue tradition détudes du développement chez Vygotsky et chez Piaget, ainsi quavec le critère de falcifiabilité de Poppers dans La logique de la découverte scientifique.
[11] "Le caractère contraignant d'une force émanant de l'inconscient nous fait basculer dans le champ de la répétition, même s'il s'agit d'une "impulsion" en apparence unique, mais dont l'incompréhensibilité autant que l'irrésistibilité témoignent du risque à recommencer.[...] "Au-delà du principe de plaisir " introduit la pulsion de mort. Quelle mort ? Voilà qui a fait question et divisé les psychanalystes. Sans s'engager dans une telle discussion, retenons le fait que la pulsion de mort se manifeste par un automatisme de répétition, même s'il s'agit de répéter une scène marquée par un affect de déplaisir. S'agit-il de revenir à un état antérieur, état de non-vie, de non-existence plutôt, comme celui qui a marqué la fusion de l'enfant avec l'objet primaire?" C. Ballier, Psychanalyse des comportements sexuels violents, PUF, Paris 1996, p. 30.
[12] Marie Balmary ne sy trompe pas lorsquelle analyse lavènement de la 2ème topique comme faisant suite au décès du père de Sigmund Freud, dans : Lhomme aux statues, 1979, Grasset & Flasquelle.
[13] Laplanche, J & Pontalis, J.B. (1967), 10ème édition PUF, Paris, p. 331.
[14] Freud S. (1920) Au delà du principe de plaisir, in "Essais de psychanalyse" (1981), p.104.
[15] "Il ne nous importe pas ici de rechercher dans quelle mesure, en posant le principe de plaisir, nous nous rapprochons de tel ou tel système philosophique historiquement datable ou même nous rattachons à lui. C'est en nous efforçant de décrire et d'expliquer les faits de l'observation quotidienne dans notre domaine que nous sommes parvenus à de telles hypothèses spéculatives." [15] Au delà du principe de plaisir, in "Essais de psychanalyse" (1981), p.43.
[16] Nous restons critique devant sa conception de la jouissance sexuelle : "Nous avons tous fait lexpérience que le plus grand plaisir qui nous soit possible, celui de lacte sexuel, est lié à lextinction momentanée dune excitation parvenue à un haut degré."[16] Aujourdhui lon sait que la jouissance féminine perdure tout comme celle masculine, qui ne saurait se réduire à une simple action de décharge.
[17]Abraham, N & Torok, M. (1987) Lécorce et le noyau, Paris, Flammarion, p. 431.
[18] Schützenberger, A.A. (1998). Aïe mes aïeux ! Desclée de Brouwer (collection : la Méridienne), Paris.
[19] "Au bout de trois mois, alors même que plusieurs de ses symptômes avaient disparu, Dora mit brutalement fin à ses séances, laissant à Freud le soin d'élucider la nature de l'obstacle sur lequel la cure s'était brisée. Dans "Fragments d'une analyse d'hystérie", paru pour la première fois en 1905, mais écrit quatre ans plus tôt, Freud fait nettement apparaître à quel point la cure de Dora constitue un tournant dans la théorie du transfert. Le transfert conduit le patient à agir et non pas à se remémorer. Dora s'est vengée sur Freud de ce qu'elle reprochait à son père. En ce sens le transfert serait une force qui s'opposerait au progrès de l'analyse. Mais cet obstacle peut au contraire devenir l'allié le plus puissant du psychanalyste si, écrit Freud, "on réussit à le deviner et à en traduire le sens au malade". Freud avoue dans ce même texte avoir été surpris et n'avoir pas su reconnaître à temps ce qu'il faut bien appeler, à la suite de Lacan, la nature dialectique du transfert." F. Delbary, La psychanalyse, une anthologie, Tome I, Pocket, p. 342.
[20] Cest bien entendu ce mécanisme dobjectivation des conflits, oedipiens pour la plupart, qui est responsable des conflits politiques et militaires de lhumanité.
[21] "...il est des jeux qui dramatisent ce qui se joue dans la mère. Cest un fonctionnement analogue à celui de certaines phobies où une scène sera jouée par rapport à une angoisse inconsciente de la mère. Pour celle-ci, le jeu de lenfant peut apporter un soulagement. Cest là le point de vue cathartique du jeu. Il y a abréaction - pour la mère - à travers le jeu de lenfant. Par ailleurs, les jeux peuvent tout simplement présenter des conflits ou des traumas qui touchent la famille. Les jeux denfant proposent des mises en scènes métaphoriques (ou métaphorisables) de situations familiales refoulées. Dans son jeu, lenfant met en scène les mots même du refoulement parental et il demande par là lintrojection, la levée du refoulement parental ou familial." Notes inédites de N. Abraham (1974) in Quelle psychanalyse pour demain, de N. Rand (2001), Érès, p. 59.
[22] Freud, ibidem, p. 62-63.
[23] Racamier, P. C. (1992). Le génie des origines, Payot, Paris.
[24] Girard, R. (1972). La violence et le sacré. Grasset. Paris.
[25] Mannoni, M. (1970), Le psychiatre, son fou et la psychanalyse, Seuil, Paris.
[26] A en croire les journaux, la tendance actuelle serait de produire, par lefficacité redoublée de lexpertise psychiatrique, des rentiers dassurances sociales, des invalides. C'est une manière de soulager des nécessités transférentielles inconscientes et spécifiques à nos sociétés. Le refoulement ayant son prix il fait lobjet des passes darmes politiques habituelles.
[27] Tisseron, S. (2000) Le psychisme à lépreuve des générations, clinique du fantôme. Dunod, Paris, p. 12.
[28] "agir sans agir / Soccuper sans soccuper / goûter sans goûter / Voir du même il / Le grand, le petit, le beaucoup, le peu / Faire le même cas des reproches et des remerciements / Voilà comment fait le sage". Lao-tseu, Tao te king chap. 63.
[29] Duval, J.-F. (1984) Heidegger et le zen, éditions Présence, Sisteron.
[30] Il serait utile danalyser de cette manière certains aspects symptomatiques, par exemple politiques, notamment son rapport au nazisme, de la vie de Heidegger, afin de relever la part de l "autre en soi" qui a joué dans sa vie. Traité comme un paria, au même titre quOEdipe fut accusé de parricide et dinceste, Heidegger paye le tribut de son "style Nirvâna" qui laisse paraître ce quil fait assumer à lautre. "Dans une lettre du 15 décembre 1945 à son ami Karl Jaspers, par laquelle il demandait un rapport sur Heidegger, Oehlkers divisait le problème en plusieurs aspects : il trouvait chez Heidegger une dimension tragique, étant donné quil avait été "totalement apolitique" et que "le national-socialisme quil sétait inventé", navait rien de commun avec la réalité. En tant que recteur, il navait agit, selon lui, "à partir de cet espace vide" causant à lUniversité "dabominables dégâts", avant de découvrir "soudains des débris tout autour de lui". Nous avons ici limage dun philosophe politiquement naïf qui ne savait pas ce quil faisait - dun homme politiquement inoffensif tombé malgré lui dans les pires embarras." (Ott Hugo, (1990), Martin Heidegger, éléments pour une biographie, Payot). Evidemment, seul les Thésées de notre société seront en mesure de comprendre les errements dOEdipe-Heidegger. Comme la pulsion de mort chez Freud, la critique de la métaphysique chez Heidegger sérige en défense dun héritage transgénérationnel, dun rapport au père non analysé.
[31] Torok, M (1979) Histoire de peur : le symptôme phobique : retour du refoulé ou retour du fantôme ? dans L Ecorce et le Noyau, Flammarion, Paris, p. 438.
[32] Cifali, M ; Freud, le petit Hans et Lacan, Slatkine, Genève, 1998 et Cifali, M ; Cruauté nucléaire, dans le Bloc-Notes de la Psychanalyse, no 17, Genève, 2001.
[33] Introjection : notion introduite par Ferenzci et développée par N. Abraham.
[34] Freud S. (1923) "Psychanalyse" et "Théorie de la libido", dans: Résultats, idées, problèmes II, 1992, PUF, p. 56.